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El Mchayekh…au coeur du patrimoine soufi tunisien

Entre Magie et Transe

Le 17 décembre 2019, sur la scène du Théâtre de l’opéra au sein de la Cité de la culture, a eu lieu la cérémonie de clôture de la manifestation culturelle célébrant Tunis en tant que Capitale de la Culture Islamique. Dans le cadre de cette cérémonie prestigieuse, on a assisté à un spectacle musical où l’émotion et la fascination étaient au rendez-vous : « El Mchayekh ».  

L’affluence était très importante. En effet, les soirées protocolaires étant généralement réservées aux hôtes officiels qui se déplacent rarement en nombre, on s’attendait à une affluence plutôt faible. Heureusement que les organisateurs ont eu la bonne idée d’annoncer la disponibilité des invitations pour le grand public, et cela a bien marché.

En dépit de l’annonce tardive, la salle de l’opéra était presque pleine, c’est dire que l’affiches et les quelques images des répétitions étaient alléchantes mais aussi que la réputation des spectacles de l’Orchestre National Tunisien commence à se faire puisqu’après Ers Ettbou3 (Mariage des modes) et Rakset el Kamenja (Danse du violon) – pour ne citer que les deux dernières années- le Maestro Mohamed Lassoued s’attaque cette fois-ci au répertoire soufi .

Pour la conception du spectacle et aux côtés du Maestro Mohamed Lassoued, nous retrouvons Dr Mohamed el Beskri qui en plus d’être un docteur en sciences humaines et un grand spécialiste de Musique soufie. Les arrangements quant à eux ,sont signés Riadh Bedoui. Au-delà d’un projet musical, « El Mchayekh » est une ode au soufisme et à ses multiples origines enracinées dans toutes les villes tunisiennes. C’est un moment de grâce qui illustre les plus belles pièces d’un répertoire ancestral qu’il est plus que jamais temps de rappeler.

Suite aux allocutions de Mr le ministre Mohamed Zinelabidine, Dr Salim M. AlMalik, Directeur général de l’Organisation islamique pour l’Education, les Sciences et la Culture (ISESCO), des distinctions et photos commémoratives, le flambeau de la manifestation a été passé à la ville du Caire, Capitale islamique pour l’année 2020.

Durant la seconde partie de la cérémonie, la musique était à l’honneur avec « El Mchayekh ». Présenté par l’Orchestre National Tunisien, l’Orchestre Symphonique Tunisien et l’Orchestre et le Choeur de l’Opéra de Tunis, sous la baguette du grand Mohamed Lassoued, « El Mchayekh » était un éblouissant périple musical qui a enchanté les spectateurs. 

Dès l’arrivée de l’orchestre un esprit de majesté s’installait : pas moins de 153 membres entre choeur, sélectionné et formé pour l’occasion, les mchayakhs solistes, la section de près de 30 Bendirs en plus d’une sélection des meilleurs instrumentistes de la place appartenant aux trois orchestres d’élite nationale.

Le spectacle a consisté en une série de 5 suites de musique soufie merveilleusement arrangées par le talentueux Riadh Bedoui, qui a su donner une nouvelle dimension à ce pan du patrimoine tunisien. Bien que la musique soufie a été utilisée dans plusieurs spectacles modernes (les plus célèbres étant Hadhra puis Ziara) El Mchayekh constitue la première grande occasion où la musique soufie a pu se marier avec la musique classique.

En effet, Riadh Bédoui a savamment introduit des sections de cordes aux mélodies et a non seulement apporté une richesse harmonique à travers l’utilisation de la polyphonie mais aussi une richesse rythmique puisque les cordes ont, à plusieurs reprises, accompagné les envolées rythmiques de l’ensemble. On retrouve ainsi des phrases dignes de musique de film où les cordes suscitent à elles seules la partie rythmique. Par ailleurs, assurer l’équilibre entre la fougue des bendirs, menés par le grand Lotfi Soua et la sensibilité des cordes était un autre défi aussi bien au niveau de l’écriture des parties pour l’arrangeur que pour le chef d’orchestre au niveau de l’éxecution.

L’orchestre et la section de corde en particulier a été admirablement conduite par le Maestro Mohamed Lassoued, la synchronisation des archets, les phrasés, l’équilibre entre les différents pupitres, ont donné un tout harmonieux. Le Maestro Mohamed Lassoued qui a d’ailleurs inauguré le spectacle en présentant une pièce instrumentale de sa composition. S’en est suivi d’illustres pièces de la Soulamya et Chadlya: La Ilaha Ella Allah et Mawlaya Salli.

Par la suite, nous avons (re)découvert des bijoux du répertoire soufi comme Ahl El Mahaba, Kad Hemtou, et Salla 3alayka Rabbi, magnifiquement interprétés par Cheikh Mohamed Chakroun; mais aussi Bismellah Al Karim Rabbi, par la voix de Mohamed Biskri. 

La jeune chanteuse Eya Daghnouj s’est distinguée durant le 4ème segment où l’on a découvert Mahboubi El Kilani, Jinakom Ziyar, Es9iwna Yal Khammara. Le défi était de taille car il s’agissait de présenter une musique qui a toujours été interprétée par des voix masculines. La puissance de sa voix et l’énergie qu’elle a mis dans dans son interprétation ont permis à la jeune artiste de relever ce défi haut la main.

La quatrième nouba a été introduite par un istikhbar en Mode Hsine par Hsine Ben Miloud. S’en est suivi un 3roubi de Chikh Hsan Saada. Par la suite, on a écouté Ya Saheb El Jah Ya Sayyed , rendant ainsi hommage à la tradition Kairouanaise; qui a été suivi de Saken Baghdad.

Pour clore la nouba sur un rythme endiablé et suivant ainsi la pure tradition de la musique tunisienne dont les suites commencent très lentement pour finir en ayant emporté les artistes ainsi que le public présent dans une véritable transe.

Comme dans la tradition des nouba soufies, plusieurs solistes se sont alternes pour interpréter divers couplets de chaque morceau : on retrouve ainsi quelques noms connus tels que Chikh Ahmed Jelmam mais aussi Chikh Mohamed Chakroun, un des plus anciens maîtres de la soulamya de Ras Jebal encore actif, et ce aux cotés de jeunes artistes tels que Sami Ben Mahmoud (fils de l’un des maîtres de la soulamya, feu Abdelaziz Ben Mahmoud) Wadia Jenhani, Farouk Slaoui, Oussama Ajjabi ou encore Bilel Ben Hassine.

Le clou du spectacle a mis en avant les Awamriya de Sfax, du Sahel et de Sidi Belhassen ElKarrey, avec Bel 3ada et Ya Lella Mridh 3lik 3lil

Le public était unanime : la longue ovation réservée aux musiciens ne pouvait que témoigner de l’engouement et de la bonne impression qu’a laissé le spectacle. Les hola et acclamations entendus tout au long de la soirée étaient nombreux, ceci est d’autant plus réjouissant que ces acclamations venaient de nos invités arabes et musulmans venus pour l’occasion. Rien de tel qu’un spectacle de cette qualité pour à la fois démontrer toute la richesse du patrimoine tunisien, mais aussi le savoir-faire et la qualité de nos musiciens.

Ce spectacle mérite amplement d’être représenté dans d’autres occasions, de faire le tour du pays et d’avoir une distribution nationale.

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